J'avais guéri loin d'ici. Dans une enclave sur terre, encerclée par des navires de guerre, survolée par des drônes, entre la mer et des frontières imaginaires. J'avais guéri. Et puis tout est revenu. Tout est revenu me faire du mal. L'absence, physique, l'absence, de sens. Le trop plein de souvenirs.
Les enfants aussi portent parfois des couteaux. Des coups. Ils se refilent leur blessure les uns les autres quand ils ne les comprennent pas. Nous étions dans un lit. Enfants. Je lui caressais la joue, comme une autre enfant m'avait caressé la joue parce qu'un adulte avait caressé la sienne. Je lui disais de ne pas pleurer. Comme à l'autre je disais qu'il fallait parler. On ne peut pas terrer dans le silence de telles choses. Ou alors un jour on explose. La résilience ne fait pas tout. Malheureusement. Et puis on a rien dit. Alors on s'est refilé la patate chaude. On n'a jamais pris le temps de comprendre. Personne n'a posé de questions. Alors on a enterré cela.
Un jour, je faisais le ménage chez des particuliers et je suis tombée sur un ours en peluche. Il m'a rappelé un autre ours en peluche, il fallait que je fasse confiance à ces "particuliers" pour que le souvenir puisse remonter à la surface. Sans cela, je n'aurai pas osé ouvrir la boite secrète de mes souvenirs enfouis... Celle chez qui je nettoyais les chiottes, je l'aimais. Parce qu'elle ne pouvait pas me faire de mal. Elle ne m'aimait pas. Elle ne pouvait pas m'atteindre. Il fallait cela pour que tout le reste soit possible.
J'ai fui mon enfance parce que des adultes interdisaient à des enfants comme moi de vivre la leur. Alors j'ai pris le parti de devenir grande avant l'heure. Avant de comprendre. Dans le silence j'ai pris des années sans le vouloir vraiment. Mais avais-je le choix ? On ne pouvait pas parler alors il fallait grandir et faire comme les grands : fermer les yeux.
Un jour, j'ai voulu le dire à Maman. Elle a pleuré. Elle a aussi dit qu'elle savait. Un peu. Alors j'avais plus rien dit parce qu'elle s'était mise à pleurer et que je ne voulais pas qu'elle pleure. Je la faisais assez pleurer comme ça. Je ne voulais pas rajouter une certaine forme de culpabilité. Mais peut-être qu'ils savaient tous. Auquel cas, aucun d'entre eux ne s'est soucié de ce que cela nous faisait, réellement. Les adultes, je les hais depuis ce jour. Depuis le jour où j'ai compris qu'ils étaient aussi lâches que les enfants sont innocents.
Je voudrais fermer les yeux. Dormir. Vraiment. Faut-il toujours que j'aille trifouiller le cul de la pire misère humaine qui soit pour oublier la mienne ? Nous sommes handicapés des sentiments, handicapés de l'insertion, handicapés adultes car atrophiés enfants. Un jour, il paraît qu'on guéri. Mais quand ? Moi je voudrais juste fermer les yeux et dormir vraiment. Sans drogues, sans alcool, sans avoir à attendre les premiers rayons du soleil. Je voudrais dormir pendant l'obscurité au lieu d'y trouver un refuge. Je veux dormir. Je veux guérir. Je voudrais oublier. Les enfants, les ours en peluches, les couteaux cachés derrière, le viol, la misère, la guerre. Je veux tout oublier. Je veux grandir, vraiment. Un jour, enfin. Je voudrais que ce jour prenne fin. Je veux dormir en paix. Faire la paix avec moi. Je n'y suis pour rien. C'est ce qu'il paraît.
Les films de grands, je les ai tous vu petite ! Je veux que le film recommence, que cela soit innocent, que cela soit pur. Je veux un film sans souffrance. Sans adulte. Je veux une morale à la fin. Je veux un sens.
Je ne peux pas avoir confiance en vous.
Je suis petite. J'aurais toujours six ans finalement. Et les rêves qui vont avec. Mais un jour je guérirai. Simplement je ne sais pas quand. Alors j'éclabousse tout de mes colères et des mes envies d'enfant.
J'aurais du tout dire à Maman.