Remember the time

Texte présenté lors d'un "concours" universitaire... il va sans dire que mon texte (perfectible, mais j'ai la flemme... ) n'a pas été retenu.

Cathy

C
athy dépasse enfin la dernière ligne de  chemin de fer, celle qui la sépare de chez elle. Celle qu’elle préfère. Il fait nuit noire, pas un chat, pas un couillon dehors, nul quidam et à l’heure qu’il est, elle, elle avance sans état d’âme. Son boulot, elle l’a fait à moitié, aujourd’hui comme d’habitude. Mais ce soir, elle s’en fout et, globalement, on peut dire que Cathy se fout de tout. Ce qu’en dit son patron, sa mère, la voisine, le chat du voisin du dessous, Cathy s’en cogne. Cathy n’est pas le genre de nana à s’encombrer d’états d’âme et encore moins de questions métaphysiques quant à sa responsabilité, à son hypothétique citoyenneté, à la triste condition prolétaire et banlieusarde ni même, et surtout, du regard des autres, Cathy n’y prête strictement aucune attention. En fait, Cathy se divertit de l’avis des autres. Et tandis que nul ne s’aventure sur la treizième voie, elle, elle prolonge le trajet pour le plaisir de se sentir prise entre la nuit, les trains et qui voudra bien emprunter ce chemin.

Lui, il n’a envie de rien. Comme d’habitude. Rien de chez rien à part descendre à toute vitesse ce foutu talus, zigzaguant entre les tessons de bouteille et les sacs poubelle. Depuis que les gars du squat l’ont pris en grippe, finie la belle vie, rencontre, une fois encore, avec la froideur de la nuit, à chercher plein de flip un bon endroit où caler ses miches pour roupiller pépère. Il est ivre. Encore une fois. Depuis des mois, pour de bon, il ne fait que ça. Accroché à ses angoisses, flippé de crever comme un con, de froid, d’overdose ou par la main d’un pauvre gars encore plus paumé que lui, qui lui foutrait un coup de surin en bas des reins, pour le plaisir ou pour quelques grammes. Va savoir, le résultat serait le même. Il ne pense qu’à se planquer. Qu’il se fuie lui-même ou la Terre entière, il n’a jamais fait que cela, fuir.

Il est en bas des rails, côté droit, elle est en bas des rails, côté gauche. Il traverse, parano, il regarde, gauche, droite, derrière, devant. L’ombre de Cathy qu’il prend pour un gars lui fout la frousse, gorgée de bière pour se redonner du courage. Elle se retourne et fixe l’autre côté des rails. Hé ! T’as du feu ? La bouteille tombe. Est-ce d’entendre une voix, quelle qu’elle soit, qu’il l’a fait descendre de son flip, ou la surprise d’entendre une voix de femme ? Allez savoir. Ouais, ouais, j’ai du feu. Tiens. Merci. Tu vas où ? Je sais pas. Ah. Et toi ? Chez moi. Silence. Train. Attends. J’ai envie de pisser. Tu m’attends pour le reste du chemin ? Ok. Cathy défait ses cheveux, réflexe de minette face à un mec, même face au pire cageot, femme a besoin de se sentir belle, regardée. Et désirée. Il est de retour, du même côté qu’elle cette fois. Hé merde, je m’en suis foutu plein les mains ! Elle rit. Tu m’essuies ? C’est sorti tout seul. Allez savoir pourquoi, les êtres humains sont plein de mystères. Elle rit encore. Sauf qu’elle pige, elle pige qu’il ne plaisante pas. Non. Assure, fais pas ta catin, essuie-moi. Avec ta langue. Sa main est dans la sienne maintenant, c’est bête pour elle, son je-m’en-foutisme habituel l’a privé de la faculté de penser à courir très vite, en braillant très fort. C’est d’autant plus con que sa main, il la sert très fort. Et que maintenant elle touche autre chose, quelque chose de bien plus dur, maintenant c’est sa bite qui la touche. Contre sa volonté, un chibre bien bandé sous sa petite main de jeune femme qui n’en fait habituellement pas grand-chose de bien efficace. Qui tient l’autre ? Lui, il tient sa main à elle sous sa main à lui, et dans sa main à elle, sa bite à lui. Il la retient par la tension qu’il provoque en elle, juste ça. On dit que la peur paralyse. Elle pourra en faire l’analyse en s’auto-flagellant, se disant et si j’avais couru, crié, mordu, griffé. Tenté quelque chose. Mais non. Pétrifiée. Par ce sexe bandé qui sort d’une braguette puant l’urine et s’impose à elle. Petit mouvement, léger halètement et voilà qu’il n’est plus parmi nous l’ami, ce n’est plus lui qui  pense, c’est sa bite. Allez comprendre. Cathy abdique, eût-elle résisté que cela n’eût servit à rien. C’est ce qu’en dira la voisine.

Pour l’heure, la voisine, elle n’est pas là et le je-m’en-foutisme non plus, reste juste une abyssale panique. Elle a envie de  dire, dis-moi si ça fera mal, dis-moi que tu m’feras pas de mal. Dis-moi, dis-moi n’importe quoi mais quelque chose de rassurant, pas un j’t’aime, vu l’instant, ça serait pas crédible, mais dis quelque chose ! Lui tout ce qu’il en dit, c’est : essuie. Lave. Lave la, allez, sois pas timide, allez ça fais pas mal ça. Là elle se rend compte que mal ou pas, ce n’est pas plus rassurant. C’est pareil, en moins violent, oui, peut-être, quoique même ça, là, elle ne sait pas. Elle se rend compte aussi que sa pensée fut audible. Elle était pourtant persuadée de se parler en aparté. Putain mais essuie bordel ! Essuie j’te dis ! Sa tête est dans sa main maintenant, collée contre lui, contre son sacro-saint chibre, elle aspire, y a pas le choix. Voilà. Tu fais ça et tu le fais bien, merci.

Merde ! Et merde. Ca y est, il a joui. Elle suffoque. Elle en a plein la gueule. Ca dégouline. Pas content il est le monsieur. En même temps, ça, ce n’est pas sa faute à elle. Elle y a mis du cœur en dépit du dégoût. Oui, elle s’est appliquée. Mais pas le temps pour elle de respirer un peu mieux que ça, direct, lâché de genou. Et elle, elle pousse un hurlement. Lui, il atterrit de son délire parce que depuis qu’ils sont là, c’est la première fois qu’elle crie. A croire qu’il ne s’y attendait même pas. A croire surtout qu’il pige à l’instant que, juste avant le cri le coup de genou, avant que cette fille ne soit à genoux, elle voulait juste du feu. Là, elle y songe enfin. A déguerpir. Il a l’air con. Très con. La bite à l’air, il restera la nuit entière à compter les trains de nuit comme autant de rappel que furtivement, il vient de ligoter à l’angoisse, comme à ses rails, une voyageuse qui se foutait de la destination et de lui rouler dessus sans jamais penser à ralentir, parce que pour ralentir, c’est comme pour déguerpir, faut réfléchir.

Il avait déjà envie de se carapater avant mais là, c’est fini pour lui pense-t-il. Soit. Un train en feu vient s’arrêter juste sous son nez dans un crissement monstrueux ne lui écrase que le bout des pieds. Et le train avance et le train recule. Il a mal, très mal, il reste hagard, se réveille en sursaut. Réalise que l’espace d’un quart d’heure, il n’a pas balisé, ou bien il n’a pas réfléchi, c’est au choix, selon lui. Lui, si petit, épuisé de fuir sa propre vie, se sentant si grand devant cette fille qui, elle, se sentait si grande de n’être rien, n’y étant absolument pour rien dans le bon ou mauvais ordre du monde ; parce que les hommes, les codes, l’entreprise, les bonnes manières, dit-elle, ne sont qu’une immense farce, un piège à con. Lui, il se balance comme un chiard à taille adulte. Un adulte qui a l’air d’avoir cinq piges. Il plane d’un miroir à une fenêtre. Il se voit lui dans une salle de bain faussement propre où il étouffe, regarde par la fenêtre. Il prendra le premier train qui passe. C’est lui le grand con, c’est ce qu’elle se dit, lui, le trouillard et elle… Elle est obnubilée par son petit con apeuré serré, serré, serré, tellement serré que rien ne pourra plus y passer avant un bon moment, rien que se laver les dents lui foutra des relents. Lui, il se sent con. Alors il se dit, soudainement, stop, il faut en finir. Vite, quelque chose, vite, un schlass, ou quoi ? N’importe quel truc contondant, allez hop, on se taille les veines pour finir béatement dans la contemplation de son propre sang, son propre sang qui coule, coule et coule encore, mais coulerait en fait. Parce que là, il balise avec son machin reluisant sans aucune trace de sang. Le courage des lâches, c’est une fois dans une vie, non ? Bah voilà, lui, il a eu son heure et là, il est lui-même. En sueur. Et pour conclure il se voit partir en trip tout seul dans un wagon de marchandises avec des bœufs et des dindons. C’est bien plus effrayant que de la molester elle, que de foutre fin à soi-même. Le courage des lâches.

Cathy ne prend plus que les grandes avenues. Quand elle boit en terrasse, elle se planque derrière le journal. Ce jour-là, le café ne désemplit pas. Elle est enveloppée par la foule, enroulée, protégée. Rien ne peut lui arriver. Jusqu’à la rubrique fait-divers. Entre le chien de la voisine écrasé et les vieux qu’on a retrouvé décomposés, la treizième voie. Un mec s’est bazardé. Y en reste quasi rien et tout ce qu’on en sait, c’est qu’il a couru droit devant lui, sans se laisser une maigre chance de survie, droit devant, droit devant ce foutu train, avec aux manettes un pauvre gars désespéré empoignant le frein de secours. Seule une main a été retrouvée. C’est cette main, immortalisée sur papier au milieu de tout et de rien, qui la fait frissonner. Sans savoir si c’était pour elle ou pour lui, elle s’est enfermée aux chiottes une plombe. Pour y chialer et vomir.